Limonov d'Emmanuel Carrère
Je n'ai pas l'habitude de transformer mes livres en livre-hérisson mais j'y laisse plus ou moins de petits bouts de papier pour m'aider à retrouver les passages importants. Parfois, il n'y a aucun bout de papier, parfois beaucoup. Ce fut le cas pour ce roman. Et là, nous allons régler tout de suite la question de l'essai ou du roman. Sur mon exemplaire, on ne trouve pas le mot roman. Et en effet, ce n'en est pas un.
Je diviserais ce livre en trois thèmes: on y parle de la vie de Limonov et le choix même de cet homme qui fut tout et son contraire, clochard, valet, écrivain, intellectuel et soldat, communiste, pro-serbe et j'en passe en dit beaucoup sur l'auteur: il a choisi un homme qui est tout ce qu'il n'est pas et je dirais, tant mieux pour Emmanuel Carrère et ceux qui l'entourent. C'est donc Emmanuel Carrère le deuxième thème de ce roman, pas l'adulte mais le regard que l'adulte porte sur le jeune homme qu'il fut et qu'il n'aime pas vraiment:
Je voudrais l'aimer, me réconciler avec lui et je n'y arrive pas.
C'est pourtant ce jeune homme qui va tomber amoureux de Muriel, une fille à l'opposé de ce que fut son éducation et qui lui a permis de devenir l'adulte qu'il est. Loin d'Un Roman russe, il y a ici de la tendresse envers ceux qui ont traversé sa vie. Et même quand il parle de sa rencontre avec Herzog qu'il admirait et qui, lors de leur première rencontre, l'a profondément blessé, on ne sent pas de réelle rancune, juste cette blessure. Et puis, bien sûr, c'est une histoire, peut-être sans grande originalité, mais passionnante pour ceux qui n'y connaissent pas grand-chose à la Russie, sur l'évolution de ce pays que chérit Emmanuel Carrère. D'ailleurs, l'auteur nous le dit: Un écrivain, en gros, a le choix entre inventer des histoires, en raconter de vraies ou donner son avis sur le monde tel qu'il va. Limonov, comme Emmanuel Carrère, semblent avoir opté pour la première et la troisième solutions.
Emmanuel Carrère choisit de ne pas émettre de jugement sur son personnage qui a, dans la réalité, plusieurs fois croisé sa route. Moi, dès le départ, je l'ai trouvé antipathique, dès la scène où il participe à un viol, même si sa participation est limitée et à contre--coeur, semble-t'il et c'est une scène qui m'a d'ailleurs laissé un goût amer car traitée de manière presque anodine par l'auteur. Ce qui m'a passionnée dans la vie de Limonov n'est dû qu'au talent d'Emmanuel Carrère. Quand il imagine l'incrédulité de l'ancien employeur de Limonov après avoir découvert ce que Limonov dit de lui dans son roman, c'est un régal.
Emmanuel Carrère insiste sur le fossé qui sépare l'opinion des russes et celles des occidentaux. Gorbatchev, méprisé des uns (parmi eux, la mère de l'auteur et Limonov) et adulés des autres, en est un bon exemple. Et en bonne normande, j'ai adoré cette comparaison très juste:
Quand des amis naïfs lui disaient: "Quel type formidable, ça doit te faire plaisir", il le prenait comme un catholique droit dans ses bottes prendrait qu'on le félicite si Mgr Gaillot devenait pape.
Ce que j'ai préféré, c'est lorsque l'auteur nous parle de lui, non sans humour d'ailleurs:
Ces trois figures s'offraient à l'identification: le savant, le rebelle, l'homme d'action qui était aussi un homme du peuple, et s'il n'avait tenu qu'à moi, c'est celui-ci que j'aurais voulu être. Mais il ne tenait pas qu'à moi. Mes parents m'ont tôt fait comprendre que non, harponneur de baleines, ça ne serait pas possible, qu'il valait mieux être un savant- je n'ai pas l'impression que la troisième option, le rebelle, ait été à l'époque discutée- et cela d'autant plus que je souffrais d'une forte myopie: allez harponner des baleines avec des lunettes!
Je me suis rendue compte, à un moment de ma lecture, qu'Emmanuel Carrère parlait beaucoup de sa mère (forcément, le sujet s'y prête) mais que jusqu'à présent, je n'avais encore jamais lu une ligne où il mentionnait son père. Eh bien, si, ce roman finit sur l'évocation, rapide mais tendre, du père.
Quittons-nous avec un dernier extrait, qui concerne le jugement que l'Occident a pu avoir sur les serbes et les croates:
Cependant, c'est plus compliqué que cela. Je suis désolé, je n'aime pas cette phrase. Je n'aime pas l'usage qu'en font les esprits subtils. Le malheur est qu'elle est souvent vraie.
Je pense que vous l'aurez deviné, j'ai beaucoup aimé ce livre, ce que j'en ai perçu de l'auteur et de la Russie.
Publié le 1er septembre 2011 chez POL. ![]()
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: New-York où Limonov émigre. (6/50)
Commentaires sur Limonov d'Emmanuel Carrère
Il est sur ma LAL, je le lirai quand je me sentirai prête à plonger dans l'histoire russe.
Premier avis que je lis sur ce livre et quel avis ! 5 étoiles c'est rare... J'aime beaucoup Carrère et j'ai D'autres vies que la mienne à lire avant celui-ci.
j'ai lu ton billet un peu rapidement car je dois le lire aussi pour PM, je retiens surtout que tu as beaucoup aimé et cela me rassure
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J'ai adoré "d'autres vies que la mienne", j'ai "un roman russe" dans ma PAL mais j'avoue que le sujet de celui-là ne me tente pas plus que ça...
je devrais le recevoir bientôt, j'ai hâte
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Je suis cintente que le premier avis que je lis sur ce livre soit si positif, j'avais beaucoup aimé l'intervention de l'auteur sur la grande librairie et le livre me tente. Beau, très beau billet mais je n'ai pas tout lu pour garder quelques surprises...J'ai "d'autres vies que la mienne" dans ma PAL, je vais l'en sortir, merci !
@Aifelle: il n'y a pas que l'histoire russe comme point d'intérêt dans ce livre, c'est tout son charme.
@Sophie: il faut que tu lises D'autres vies que la mienne, c'est un si beau livre!
@George: bonne lecture, j'ai hâte de voir vos avs car je pense que tu ne seras pas la seule à l'avoir choisi.
@L'irrégulière: j'ai autant adoré D'autres Vies... que j'ai detesté Un Roman russe ![]()
@constance: avec PM?
@Jejeen: D'autres Vies est une perle. Ce livre-ci est différent, mais très bien aussi.
Ton billet est intéressant néanmoins ça ne me tente toujours pas. Quelque chose me retient un peu de lire cet auteur, mais je ne sais pas vraiment quoi!
C'est ma prochaine lecture et je m'en réjouis. J'ai lu "un roman russe" et "d'autres vies que la mienne" et je n'envisage plus désormais de ne pas lire ce qu'il publie ! Ton avis me réjouit. Je reviendrai plus attentivement sur ton billet quand après ma lecture.
Il me semble que l'intérêt majeur du travail de Carrère c'est le portrait qu'il dresse de la russie actuelle. J'avais lu dans le magazine XXI le reportage qui est à la base de ce roman et j'avais trouvé cela intéressant mais je ne suis pas tenté pour autant.J'ai préféré lire Limonov que sa biographie.
@sylire: j'irai lire ton billet aussi, bien sûr!
@jérome: c'est l'intéret de ce roman, on y trouve l'intéret majeur que l'on veut. Moi qui aime que Carrère parle de lui, j'ai préféré ce qu'on découvre de lui et de ses amitiés. Mais d'autres, en effet, préféreront la partie russe que j'ai beaucoup aimée aussi.
Ce livre ne me tente toujours pas franchement, mais comme j'adore écouter les auteurs parler de leur livre, c'est avec plaisir que j'irai écouter Emmanuel Carrère lors de son passage à bordeaux ce vendredi.
@Géraldine: peut-être en ressortiras-tu avec le livre!
Je reste perplexe pour ma part...
Perplexe, oui... Mais ce livre foisonnant a l'air de mériter qu'on s'y attarde !
il ne me tente pas trop... j'ai pourtant beaucoup aimé voire adoré d'autres de ses titres!
J'avoue que comme beaucoup d'autres blogueuses, je suis un peu perdue avec ce roman. J'aime beaucoup l'auteur mais les avis que j'avais lus dernièrement ne me donnaient pas spécialement l'envie de le lire. Je ne sais plu quoi en penser !!
@Herisson: le lire te sortira de ta perplexité.
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@Noukette: il le mérite.
@Depocheenpoche: il ne faut juste pas s'attendre à un roman mais Carrère prend toujours la réalité comme base, donc ce n'est pas si perturbant.
Bon, ça va, il est noté. déjà que mon libraire m'en parle à toutes les fois que je mets les pieds dans la librairie!
@Karine: il a bon goût ton libraire!
Je n'ai jamais lu cet auteur, par une forme de bêtise (pas toujours!) qui consiste à ignorer ce dont on parle trop ! Donc merci pour cette analyse ! Occasion peut-être de le découvrir !
Cela me laisse un peu perplexe... Je ne sais pas si j'aimerai le lire...
Hop, billet ajouté !
c'est drôle, pour trancher entre roman et essai, j'ai décidé que c'était un roman : pour moi, la vie de Liminov avait une très forte dimension romanesque, dimension peut-être inventée de toute pièce par l'écriture d'Emmanuel Carrère (quoique, j'ai des doutes : quand on a vécu autant de choses et avec une telle fougue, on est un aventurier, un vrai héros de roman).
Liminov, bien qu'il me soit apparu comme toi très tôt comme un être abject sans morale et autre but que la gloire, m'a aussi fasciné, et ses provocations incessantes m'ont fait plus d'une fois sourire.
c'est drôle que, toutes deux sorties avec un avis positif sur ce livre, nos lectures divergent énormément. tant mieux en même temps
PS : moi aussi, j'ai noté plein de passages qui m'ont marqué
PS : je vois que tu es sur Retour à Killybegs : ça te plaît ?
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